Entretien avec Alain Escalle

Artiste majeur de l'art vidéo et de l’animation contemporaine, plasticien de l’image et réalisateur, Alain Escalle développe depuis plus de vingt ans un univers visuel hybride mêlant cinéma d’animation, art vidéo et arts plastiques.
Heure Exquise ! a le plaisir de l'accueillir pour deux soirées exceptionnelles où l'on pourra découvrir une sélection de ses œuvres emblématiques, échanger autour de son parcours lors d’une masterclasse et partager autour de deux films qui l’ont profondément marqué, en partenariat avec Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains.

En attendant, Alain Escalle répond à nos questions : 

Depuis les années 90, votre travail d’animation et d’art vidéo explore des univers très singuliers. Comment décririez-vous aujourd’hui votre parcours artistique en quelques mots ?

J’ai été projeté très jeune dans l’univers de la post-production vidéo et de ce qui était déjà l’univers numérique. J’ai pendant deux ans travaillé comme assistant réalisateur et ensuite j’ai eu la chance de tomber dans la marmite des effets visuels et du numérique comme assistant infographiste. Bien avant l’arrivée du numérique au cinéma. Il faut être aujourd’hui conscients que les Mac et PC personnels n’existaient pas du tout.

Cela fût une vraie révélation. J’avais devant moi des outils qui pouvaient me servir à créer de façon autonome des films, des vidéos et rejoindre ma passion pour les images animées.

C’est l’époque ou la publicité et le clip vidéo était en plein essor. Je travaillais pour des projets publicitaires ou des commandes le jour et la nuit, j’avais la chance d’utiliser ces machines très puissantes et coûteuses pour mes propres projets ou des projets artistiques qui me demandaient de m’impliquer et d’apporter un style. Cela me permettait de vivre d’un côté, mais aussi pour pouvoir créer et rechercher mon expression visuelle la nuit.

Il fallait faire sa place dans un milieu très compétitif, où il à fallu apprendre à faire des choix. Mais je ne me suis jamais considéré comme un véritable technicien du numérique, ni professionnel du numérique. Je veux dire que cela n’a jamais été une finalité pour moi. J’aime à dire que je bricole sur de grosses machines. Je bidouille avec mes limites. D’autant que j’aime toucher à tout et dans ce cas, par essence, je ne peux pas exceller en tout. Et puis, j’aime apprendre.

Au fil des ans cette logique c’est prolongée jusqu’à l’arrivée des ordinateurs personnels (Mac/PC) qui m’ont permis assez vite de travailler chez moi. Une liberté trouvée. Un isolement aussi. 

Mylene Farmer Tour 2009

MYLÈNE FARMER «TOUR 2009» Live Show videos displayed (2009) par Alain Escalle

Vous êtes présent dans le catalogue d’Heure Exquise ! depuis 1994. Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts dans la création vidéo ? 

C’était une époque de grande ébullition et d’opportunités. Il y avait peu de lieux finalement où se fabriquaient les images ou les films. Et aussi peu de personnes travaillant dans le domaine du numérique. Alors les passerelles entre l’univers de l’art vidéo, publicité et clip se faisait assez facilement. 

Seul, le cinéma restait alors un monde fermé. 

Ayant conscience de la chance que j’avais, j’ai énormément travaillé. Souvent gratuitement. J’avais alors 23 ans et aucune vie sociale. Je me suis concentré sur le travail toutes les nuits et j’ai appris vite sur le tas. Par contre j’ai toujours préféré travailler sur des projets où je pouvais apporter ma personnalité, mon style. C’était ma ligne de conduite même jeune professionnel : Faire des choix pour des raisons artistiques seulement. Je n’aime pas le consensus et le compromis, même s'il m'a fallu travailler en publicité ou sur des commandes qui sont le royaume du compromis. Assez vite, j’ai aussi commencé à voyager dans plusieurs pays dont le Japon.

A cette époque j’ai aussi commencé à travailler sur mes propres projets. Cette logique de travail est toujours présente d’ailleurs. Je recherche longtemps, je fabrique et tout à coup au détour d’une image, une matière apparaît l’idée d’un film. 

Depuis l’arrivée du numérique au cinéma (fin 1999) les passerelles sont certainement plus franches. Car les maisons de post-production travaillent et couvrent tous les domaines. De mon côté, l’univers de l’art vidéo m’a toujours aidé à construire une culture narrative différente tout en ne me sentant pas nécessairement évoluer dans ce milieu. Aucun d’ailleurs. Un coup ici, un coup là… Ayant travailler dans différents secteurs : Art Vidéo, Court métrage, Long métrage, publicité, clip vidéo, ou même des images de scène pour des concerts mon parcours est multiple et je ne me sens pas rester dans un seul domaine classable.

Le conte du monde flottant

Quelles sont vos principales sources d’inspiration : plasticiens, cinéastes, chorégraphes, écrivains… ?

J’ai construit ma culture générale assez jeune. Je suis quelqu’un qui aime des choses éclectiques. Mes parents ont poussé mes capacités artistiques et j’ai approfondi le goût de la découverte avec le cinéclub des chaines télés et plus tard dans les vidéo-clubs où je me suis passionné pour le cinéma fantastique, de science fiction et même l’horreur et le gore.

Plus sérieusement, j’ai découvert le cinéma d’animation avec les films de Walt Disney, et ce qui me fascinait enfant c’était de savoir comment cela marchait. Comment fabriquait-on ces films ? Je me suis pris de passion pour la caméra Multiplane découverte dans un gros livre au détour d’une image des Studios Disney lors de la production du film Bambi. Et ma famille m’a acheté une première caméra Super8. Je devais avoir une dizaine d’années.

Grandissant j’ai découvert le cinéma poétique de Jean Cocteau, Win Wenders, Werner Herzog, Peter Greenaway, Akira Kurosawa, Masaki Kobayashi, Stan Brakhage, David Cronemberg, Bokanovsky, Shuji Terayama, Youri Norstein, Alfred Hitchkock, Luchino Visconti, Federico Fellini et pour la peinture il y a Robert Roshenberg, The Starn Brothers, Boltansky, Salvador Dali, Etc… Le liste est longue. A mes débuts l’artiste vidéo Irit Batsry m’a énormément influencé de par sa personnalité, la rigueur de son travail, son expertise et son amitié aussi.

Les technologies numériques tant en art vidéo qu'en cinéma d'animation ont influencé la création, dans quelles mesures leurs évolutions influencent telles votre travail ?

Comme je viens de l’animation, et que j’ai commencé ma carrière comme infographiste c’est mon écriture naturelle. Je n’en ai pas d’autres. Je fabrique moi même les images depuis mes débuts dans la post production, les technologies numériques sont mon mode de création propre. Aujourd’hui, mes outils sont autant l’image réelle, le dessin, la 3D et la réalité virtuelle.

Le Livre des morts

Le Livre des morts d'Alain Escalle

Comment la musique et le son interviennent-ils dans vos créations ?

C’est un aspect très important dans mes films de courts métrages. En effet, mes films n’ont aucune continuité dialoguée. La narration se fait par la structure du montage. Alors le son, la musique et les ambiances deviennent la voix des images. Et même si j’utilise la figure humaine du corps et des visages, nous naviguons dans ce qui est plus de l’ordre de la « pantomime ». Parfois, j’utilise la voix d’un narrateur pour installer le récit, puis c’est au spectateur d’entrer dans le film et de fabriquer sa propre expérience. C’est aussi pour cela que la danse, où le corps dansé sont de même important pour mon travail.

Pour certains films je m’occupe totalement de la bande sonore, et pour certains autres je demande à des compositeurs de participer aux projets (Cécile Le Prado, Flemming Nordkrog, Bruno Follet, François Farrugia, Frédéric Alvarez). Pour le Livre des Morts j’ai complètement réalisé le design de la bande sonore et Flemming Nordkrog, compositeur de nationalité danoise a créé et composé la musique symphonique du film que nous avons enregistré à Sophia (Bulgarie). Pour Le conte du monde flottant, j’ai écris le texte de la narration du film, un ami japonais, Yo Ota, a écrit un petit haïku en Japonais qui fait bascule à la structure du film et Cécile Le Prado est venu apporter ce qui est la structure sonore en composant et créant une voix parallèle aux images. 

Et pour conclure sur ce sujet, j’ai composé totalement la bande musicale du film Étreintes qui a été monté et fabriqué sans aucune musique. Juste une image mentale de celle-ci. Un rythme, des cassures. Puis j’ai réalisé la composition musicale durant un mois de juillet studieux en commençant par des sons d’instruments, des bruits puis finalement en augmentant l’impression sonore par de la composition musicale. J’ai appris en un mois quelques rudiments musicaux, et là encore j’ai un peu bidouillé avec…

Pour votre carte blanche, comment s'est fait votre choix ? Que représentent ces films dans votre parcours de spectateur ou de créateur ?

le herisson dans le brouillard

Le hérisson dans le brouillard de Youri Norstein

horishima mon amour

Hiroshima mon amour d'Alain Resnais

Pour cette carte blanche proposée par Heure Exquise !, à la vue de ma propre création, j’aurais pu choisir pour Norstein Le Conte des Contes ou pour Resnais Nuit et Brouillard,  tout deux sur le thème de la seconde guerre mondiale.

Le film Le Hérisson dans le Brouillard  m’intéresse en ce qu’il convoque le thème de l’innocence, la nostalgie et l’enfance. Une vision de l’innocence à replacer dans le contexte politique de l’ancienne URSS. Depuis le début, mes films traitent autant d’une innocence, de l’enfance, autant que de la mort. Souvent d’une transcendance à la fin de chaque film… De la difficulté de grandir.

Pour le film Hiroshima mon Amour, il fait parti de mes références qui ont pu influencer mon travail sur le Japon. D’autant que c’est une production franco-japonaise, et que j’adore le texte de Marguerite Duras. Il représente aussi ce vers quoi je ne pouvais aller. Ce qui m’intéresse avec ce film c’est qu’il parle de l’indicible. De l’impossibilité des personnages à évoquer leur drame en France pour la femme et à Hiroshima pour l’homme. 

Mon but a donc été pour Le conte du monde flottant de ne jamais montrer la bombe, et dans le film Le livre des morts de ne jamais montré le « nazi ». Ce sont pour les deux films un danger invisible où les spectateurs découvrent les drames qui se révèlent par couches allusives. Et de travailler l’inconscient collectif.

Aujourd’hui, quels regards portez-vous sur la création animée contemporaine ? Voyez-vous des formes, des élans, qui vous enthousiasment ? 

Au risque de décevoir, je reste plutôt concentré sur mon travail. Discipline que je m’impose pour ne pas être influencé par un extérieur de plus en plus intrusif. La réalité virtuelle ou l’AI apportent une possibilité d’aller plus vite pour les artistes. Encore faut-il savoir y mettre les choix et les contraintes. Seuls les outils et les moyens m’importent. 

Je dois avouer que je ne regarde pas beaucoup la création animée contemporaine, avant tout pour pas ne me brouiller l’esprit et rester concentré sur mon chemin et tout simplement parce que je ne me sens en aucune façon coincé dans un seul casier qui définirait mon travail.


 

Puis certainement par manque de temps aussi. Il y a un autre point important, qui est que lorsque vous créez des images, il y a comme une overdose d’image… En tout cas en ce qui me concerne. Alors, le repos de l’esprit se cherche ailleurs. Et puis j’ai un esprit du type en arborescence ce qui n’arrange rien. J’essaie simplement de rester moi-même.

Enfin, quels sont vos projets ? 

Nous venons avec Heure Exquise ! de concevoir un projet de distribution de mes films, j’ai donc passé du temps à retravailler certains films ou en finaliser certains autres. Soit parce que les bandes sons méritaient une nouvelle mouture. Soit parce que j’avais des images qui méritaient à être finalisées et éditées, comme le petit film sur Pompéi qui va rester encore un dans des cartons. 

Sinon, mon prochain projet de film court (24 minutes ou 30 minutes) sera du genre fantastique. Un conte oscillant visuellement entre mon travail de 2001 et celui de 2018. Pour résumer rapidement.

Si, j’en connais le thème, il n’y a pas encore de titre. Celui qui est présent dans ma tête est encore trop réducteur. Mais la structure du film est déjà écrite. Cette fois, je ne vais pas partir sur une thématique puisée dans un drame humain de notre histoire. 

Mais je ne vais pas rentrer dans les détails, car ce nouveau projet est ambitieux et long. Il va m’accompagner pendant plusieurs années, alors je tiens à ne pas trop dévoiler les détails du film ou la narration. J’ai commencé à travailler par intermittence depuis avril 2024. J’ai déjà une petite centaine de plans réalisés sous forme de décors mouvants et 200 comédiens virtuels fabriqués l’année dernière. Je suis à plein temps sur ce projet depuis le mois de janvier 2025. C’est un travail solitaire et en totale auto-production comme mes derniers films.

Alain Escalle - Deux soirées exceptionnelles au Fresnoy

En partenariat avec Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains, Heure Exquise ! a le plaisir d’accueillir Alain Escalle pour deux soirées exceptionnelles placées sous le signe de l’image animée. Artiste majeur de l'art vidéo et de l’animation contemporaine, ses films font partie du catalogue...