On est toutes les deux historiennes de formation. Iris est chercheuse en histoire de l’art contemporain et spécialiste de l’image en mouvement queer. Valérie, jusqu’il y a peu, faisait des recherches dans le domaine de l’histoire de la médecine et de la psychiatrie, en s’intéressant plus particulièrement à l’agentivité des individu·es marginalisé·es face au pouvoir institutionnel. Elle est aussi musicienne (on peut la retrouver, notamment, sous le pseudonyme Half Asleep)

Iris, Valérie pourriez-vous vous présenter ? Ladestructiondesespacesvides c’est quoi ?
Ladestructiondesespacesvides est une plateforme curatoriale queer et féministe que l’on a créée il y a un peu plus d’une dizaine d’années et qui allie recherches visuelles, musicales et para-académiques. À travers celle-ci on programme des films mais également des performances, des conférences, des concerts et des pièces sonores. On s’est, par exemple, occupé d’organiser, pendant un certain temps, l’édition bruxelloise d’Unsilent Night, une sculpture sonore participative pour boomboxes créée en 1992 par le compositeur new yorkais Phil Kline
Pourriez-vous nous en dire plus sur “Our Story” ?

photo : Swoon Tom Kalin, USA 1992 - Programmé le 08/03/2025 - crédit : CINEMATEK
Comment ce rendez-vous est “arrivé” à la Cinematek ?
Our Story, c’est le programme mensuel de la Cinémathèque royale de Belgique (ou CINEMATEK) consacré au cinéma LGBTQIA+ et à son histoire. Il a été créé en 2017 par Fred Arends, un ancien du Pink Screens (le festival de films queer bruxellois). Nous avons, quant à nous, repris la programmation d’Our Story en 2021, peu après le départ de Fred. Chaque mois, nous proposons une à quatre séances développées autour d’une même thématique. On accueille parfois des invité·es (cinéastes, chercheur·euses, programmateur·ices,…). Chaque projection est accompagnée d’une mise en contexte historique, politique, artistique.
La moitié des films que nous programmons provient des collections de CINEMATEK, l’autre moitié est acquise spécialement pour l’occasion. Heureusement, CINEMATEK s’intéresse depuis longtemps au cinéma queer, en grande partie grâce à Jacques Ledoux, son conservateur de 1948 à 1988 et créateur du festival EXPRMNTL. Ledoux et son équipe ont toujours défendu un cinéma subversif, en marge des normes dominantes, ce qui confère à l’institution une aura queer persistante.
Les collections regorgent d’œuvres de figures majeures comme Kenneth Anger, Ulrike Ottinger ou Derek Jarman.
Cela dit, les collections reflètent aussi des biais persistants : une surreprésentation du cinéma blanc et gay. Beaucoup d’autres voix queers, souvent passées par la vidéo faute de moyens, sont absentes des archives centrées sur la pellicule. Grâce à un budget dédié, nous faisons venir des films extérieurs pour combler ces absences.
Nos choix de programmation s’émancipent du long métrage de fiction : courts, documentaires, essais, films expérimentaux ou contenus en ligne dessinent une histoire du cinéma queer plus vivante, collective et moins hiérarchique. Nous nous inspirons, entre autres, des travaux de Yann Beauvais ou Geneviève Sellier.
Enfin, pas d’histoire du cinéma queer sans celle de son public : actif, décodant les sous-textes, réinventant les canons, détournant les images mainstream pour exister à l’écran. Cette dimension traverse souvent les thématiques que nous explorons.
Nous avons co-organisé des événements avec une série de structures à Bruxelles : le centre d’art contemporain ISELP, le centre culturel Jacques Franck, la maison Poème, l’École de Recherche Graphique (ERG), le festival Elles Tournent - Dames Draaien, le Pink Screens… Il y a deux ans, on a collaboré avec le Visite Festival à Anvers, autour d’une rétrospective consacrée à la cinéaste Peggy Ahwesh. Cette année, Our Story travaillera pour la troisième fois avec Massimadi (le festival de films et des arts LGBTQIA+ d’Afrique et de ses diasporas). On collabore aussi « en interne » avec d’autres programmateur·ices de CINEMATEK et de l’Âge d’Or, ainsi qu’avec l’association d’éducation permanente Cinéfiltres, qui nous est d’un précieux soutien financier depuis quelques années.
Heure Exquise ! est notre première collaboration en dehors de la Belgique, ce qui nous ravit.
Nous sommes entrées en contact avec Heure Exquise ! via le cinéaste et programmateur Stéphane Gérard, qui a œuvré sur une partie de la programmation LGBTQIA+ d'Heure Exquise ! en 2024. Stéphane est une personne que l’on apprécie énormément, et un·e de nos collaborateur·ices ponctuel·les. Quand il nous a proposé de faire circuler, à Bruxelles, un petit bout de son programme « Photo/Sensibles: l’histoire queer par l’image », nous avons rapidement accepté.
Ce petit crochet bruxellois de « Photo/Sensibles », comprenait trois séances et un peu moins d’une dizaine de films projetés, dont le très puissant film de Gregg Bordowitz (dont Heure Exquise ! a participé à la restauration ndlr).
Nous avons rencontré Véronique et Thierry à cette occasion. Le travail d’Heure Exquise ! et ses collections attisent notre curiosité, parce que le format vidéo qu'Heure Exquise ! défend est un lieu qui a été – comme on a pu le dire plus haut – particulièrement investi par les créateur·ices queers et militant·es.

Pour votre carte blanche du 7 mai, comment s’est fait votre choix des films ?

On est parties de Stormé : The Lady of the Jewel Box (1987), un documentaire d’une vingtaine de minutes de Michelle Parkerson sur la chanteuse butch et drag king Stormé Delarverie, figure des émeutes de Stonewall.
Quand Heure Exquise ! nous a annoncé son fil rouge « Musique et politique », on s’est dit qu’il fallait absolument suggérer au moins un film de Michelle Parkerson. Parkerson, c’est un des piliers de ce qui est parfois appelé le « New Black Queer Cinema » (pensez Cheryl Dunye ou Marlon Riggs).
Cinéaste, productrice et poète, Parkerson a réalisé une demi-douzaine de documentaires, suivant des performeur·euses noir·es (exclusivement des femmes ou des personnes queers) qui naviguent dans les milieux du cabaret, du jazz ou de la poésie.
On a décidé d’accompagner Stormé de Keyboard Fantasy qui est un documentaire plus récent (2019) de Posy Dixon sur une autre personnalité masc noire, le musicien trans Beverly Glenn-Copeland.
En 1986, Copeland produit un album électronique d’une inventivité folle, resté confidentiel jusqu’à ce qu’il soit redécouvert trente ans plus tard. 1986, c’est aussi l’année où Michelle Parkerson tourne son documentaire sur Stormé : on y voit celle-ci vieillissante, qui nous parle d’une scène et d’une militance LGBT en train de s’effacer des mémoires – meurtrie par les politiques conservatrices de l’administration Reagan (on est en plein pic de l’épidémie du VIH/sida aux Etats-Unis).
Chacun de ces deux films se présentent comme des outils de transmission entre deux générations de queers et laissent un espace à des conversations extrêmement émouvantes.
Quels sont vos projets de programmation à CINEMATEK ou ailleurs?
Nous venons de lancer un nouveau programme intitulé « Be Gay, Do Crime », une série de projections et conférences qui, sur deux ans, mettra en dialogue queerness et criminalité. On y explorera les figures de bad queers et de queer villains dans le cinéma, des stéréotypes nés du code Hays jusqu’aux approches radicales et anti-assimilationnistes portées par Queer Nation, Act Up, Paper Tiger TV ou le New Queer Cinema des années 90. Comme le disait si bien David Wojnarowicz : « I’m not gay as in I love you, I’m queer as in fuck off. »
Le deuxième volet, les 22 et 24 avril, abordera les questions de droits à l’image et de copyright dans les pratiques artistiques queers. Avec la conférence « Queer Offenses! » de Séverine Dusollier et trois films – on parlera plagiat, détournement, censure juridique et stratégies queer face au capitalisme numérique.
D’autres projets suivent :
Une rétrospective Derek Jarman en décembre, en collaboration avec Christophe Piette (Âge d’Or), une autre en gestation autour de Klonaris/Thomadaki (dont Heure Exquise ! a des œuvres dans son catalogue), et dès septembre, le lancement du podcast « Our Queer Story », produit avec le Studio Balado.
Une façon d’approfondir nos thèmes et d’atteindre aussi celles et ceux qui ne peuvent venir jusqu’à Bruxelles.
